La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de La Tour que
j'ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps,
réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère !
Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette
chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange
rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. A fond du cachot, les minutes de suif
de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un
souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le
cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.
Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les
ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains.
© Feuillets d’Hypnos n°178,
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Pleinement
Quand nos os eurent touché terre,
© Les Matinaux, 1950. |
Biographie :
René Char est né en 1907 à l’Isle-sur-la-Sorgue, village du Vaucluse dont son
père fut le maire. Dans les années 30, il monte à Paris et adhère au mouvement
surréaliste. Pendant la seconde guerre mondiale, il rejoint sa région natale où il devient chef d’un
maquis, sous le nom de Capitaine Alexandre. C’est durant cette période qu’il écrit ses Feuillets
d’Hypnos, notes rédigées en hâte dans les temps morts de l’engagement, dans lesquelles la
poésie, pourtant en retrait, illumine chaque page.
Cette "lecture" de ce tableau de George de La Tour repose sur ce qui apparaît aujourd’hui comme un contre sens,
puisque Char y voyait, comme ses contemporains, une œuvre profane, là où la critique actuelle y
discerne Job et sa femme, sans doute du reste moins là pour le railler que pour le rassurer. Elle n’en saisit pas
moins son sens profond, propre à toute l’œuvre de de La Tour, peintre d’une lumière spirituelle dont
la beauté transcende et habite jusqu’aux plus obscures ténèbres.
Après la guerre, René Char trace désormais son sillon poétique solitaire en Provence. La
reconnaissance vient dans les années 1960, jusqu’à la publication de ses œuvres complètes, de
son vivant, dans la bibliothèque de la Pléiade en 1983. Il est mort à Paris en 1988.